27 janvier 2009
NON
Daniéla aimait beaucoup faire plaisir à tout le monde. Sa mère lui avait appris toute petite: elle lui disait de faire dans le pot pour lui faire plaisir, elle faisait. Adulte, elle a longtemps tourné autour du pot. Son pot à elle, plein de choses, de trucs, de machins, tristes ou joyeux, graves ou légers, sombres ou lumineux, de rêves anciens et poussiéreux jamais réalisés, d'autres tout neufs, encore en sommeil, qui attendaient. Et, aussi, plein des choses, des trucs, des machins des autres, de ceux près desquels elle vivait, qu'elle côtoyait, parfois, même, qu'elle ne connaissait pas et à qui elle aimait tant faire plaisir. Daniéla, comme une éponge affamée, téléchargeait tout des autres sur le disque dur de son pot: leurs illusions, leurs joies, leurs souffrances, leurs désirs, elle les faisait siens et cela finissait par créer un sacré vacarme. Elle ne s'entendait plus rêver.
Il lui fallait faire un grand ménage dans ce souk, jeter à la corbeille ce qui ne lui appartenait pas, qui prenait tant de place et qui l'empêchait d'exister. Et, surtout, arrêter de vouloir faire plaisir à tout prix, comme si sa vie n'était vouée qu'à ça, en dépendait. Donner encore et toujours, renoncer à, s'effacer devant, se sacrifier, ne pas faire de peine..., toute son existence n'avait tourné qu'autour de ces quelques mots. C'est ce que tout le monde attendait d'elle, tous ceux qui l'avaient prise en otage et enfermée dans la prison du chantage sentimental, ne lui donnant rien en retour. Mais Daniéla s'en moquait comme d'une guigne: elle ne pouvait être au monde autrement.
Et, puis, il y avait eu ce séjour calamiteux à la montagne ! C'était la première fois qu'elle s'y rendait. Elle avait accepté pour faire plaisir à ses amis. Elle, elle aurait préféré aller ailleurs, peut-être même, rester chez elle. Elle était partie à reculons, mais les autres étaient tellement contents. Elle avait détesté. C'est con la neige, c'est froid, ça glisse, ça trempe les pieds. Et tout ce blanc ! C'est angoissant, ce blanc uniforme à perte de vue comme un immense linceul. Elle, elle ne pouvait pas vivre sans couleurs .
Daniéla s'était gelée pendant une semaine, sans rouspéter. Pour ne contrarier personne ! Et, à la fin du séjour, cette chute à skis de débutante qui lui avait valu une grosse entorse et les sarcasmes rigolards de ses amis. De retour à Paris, plus de nouvelles: chacun s'était fondu dans la grisaille de la ville, dans sa peur de faire plaisir. Sa blessure et elle pouvaient aller se faire plaindre ailleurs ! Elle était restée seule plusieurs jours à ressasser son incrédulité et son amertume: pas une visite, pas un coup de fil, pas un petit mot de réconfort. Cela lui apprendrait à être trop gentille ! Cela lui servirait de leçon ! Quelle idiote elle avait été !
Elle allait, d'abord, apprendre à dire « non » à ces connards qui lui avaient pourri la vie. Surtout, arrêter de passer son temps à essayer de leur faire plaisir et penser à elle !
Elle, c'est la mer qu'elle adore, les longues baignades avec la caresse de l'eau sur sa peau, le bruit du ressac, les cris des mouettes et les rires des enfants. Elle peut passer des heures, pieds nus sur le bord, à regarder les vagues jouer avec le sable. C'est autre chose que la montagne !
C'est décidé ! Aujourd'hui, pour la première fois, Daniéla va envoyer au diable tout ce qui n'est pas elle et se faire plaisir. Elle va s'offrir ce voyage dont elle rêve depuis si longtemps, très loin, au bord de la mer. Et elle s'en fiche que cela ne plaise pas aux autres !
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